Les chroniques d’une hafu
🇫🇷🇯🇵
Chapitre 2 : Se trouver entre deux cultures
Je suis née en France, mais d’après ma famille, ma première langue n’était pas le français. Enfant, lorsque j’ai appris à prononcer mes premiers mots, je ne parlais que japonais. C’est avec cette langue que j’ai appris à nommer le monde, à appeler ma mère, à comprendre les premières émotions. Ma maison était un petit morceau de Japon posé au milieu d’un quartier français. Il y avait le riz qui cuisait dans le cuiseur, les dessins animés japonais en cassettes, les séries télévisées pour enfants, les repas aux saveurs du Japon avec les ingrédients et condiments rapportés du Japon, les appels avec ma grand-mère bāba avec le fixe du salon.
Dehors, c’était un autre univers. L’école, les copains, la télé française, les jeux dans la cours : tout baignait dans une culture que je ne comprenais pas encore totalement. Et puis, très vite, j’ai appris. À parler français. À répondre. À “m’intégrer”. Si bien que, petit à petit, la langue japonaise a reculé. Naturellement, le français a primé car je vivais dans un environnement français avec une éducation française à l’école. Par contre, il ne me semble pas avoir cessé de répondre en japonais à ma mère, peut-être parce que je « subissais » l’école de japonais les mercredis après-midi et les sessions de devoirs sur la table à manger avec ma mère, et je finissais toujours en larmes… oups. Satané kanji !
Aujourd’hui je suis quand même reconnaissante de la persévérance de ma mère à me transmettre sa langue. Elle aurait pu abandonner très tôt, vu comment je n’étais pas réceptive à son éducation. Pourtant elle a continué et n’a jamais cessé de me parler en japonais. Merci mama pour cette chance 🥹
Le racisme envers les asiatiques
Mais ce que je retiens surtout de cette époque, ce sont les moqueries à l’école. Les surnoms, les grimaces censées imiter l’asiatique, les “ching chong”, les questions répétées : “Tu manges du chien ?”, “Tu sais faire du kung-fu ?” comme si tout l’Asie se résumait à une caricature et que j’en étais la représentante officielle. Car oui c’est bien connu, l’Asie = la Chine. Tous les autres pays du continent n’étaient pas connus à l’époque. Je riais parfois, pour ne pas pleurer. Et je me suis tue. J’ai commencé à avoir honte. À nier. Je ne parlais plus de mon côté japonais, je me présentais en tant que française « pure ».
Et aujourd’hui ? L’Asie devient une mode. Beaucoup serait prêts à faire appel à un miracle pour devenir Japonais et se rapprocher de la culture asiatique en général. Beaucoup voudraient être à ma place et me disent que « j’ai une chance énorme d’être métisse ». Mais je ne le vois pas comme ça, vu tout ce que j’ai pu subir.
La fétichisation ou fétichisme, j’en parlerai sûrement dans un autre chapitre, mais c’est un sujet que je trouve « grave » et important d’en parler. De plus en plus de personnes idéalisent le Japon au point d’oublier leur propre origine et provenance. Il s’agit aussi d’une forme de racisme.
La norme
Pendant longtemps, j’ai voulu être juste “normale”, me mélanger et être dans la norme, c’est-à-dire Française. Comme les autres. Je ne voulais plus qu’on me voie comme différente. Alors j’ai mis de côté le japonais, j’ai caché mes origines, je répondais “non, je suis née ici et je suis Française” avec agacement. Comme si j’avais quelque chose à prouver. Comme si je devais m’excuser d’être moitié autre chose.
Ce n’est que plus tard, bien plus tard, que j’ai compris que cette part de moi, celle que je voulais étouffer, était en réalité précieuse. Que cette identité mixte n’était pas une faiblesse, mais une richesse. J’ai recommencé à vouloir aller à l’école de japonais les mercredis après-midis, de mon plein gré (bon, surtout pour être avec les copains). À poser des questions à ma mère. À m’intéresser à notre histoire. À porter mon prénom japonais avec fierté. À faire des études en lien avec le Japon. Ce retour ne s’est pas fait en un jour. Mais il a tout changé car aujourd’hui je suis très fière de ce parcours chaotique. J’ai réussi à trouver ma place en tant que métisse et j’arrive même à le mettre en avant en tant que force dans mon métier de Travel Planner.
Naître entre deux cultures, c’est souvent être en équilibre. C’est parfois ne se sentir pleinement chez soi nulle part. Mais c’est aussi apprendre à tisser des ponts, à inventer sa propre manière d’être entière. Je ne suis pas “à moitié” japonaise et “à moitié” française. Je suis entièrement les deux, à ma façon.
