Les chroniques d’une hafu

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Chapitre 3 : Être perçue comme « l’autre »

Grandir en étant perçue comme « l’autre » ou « différente » laisse des traces que l’on met parfois des années à comprendre. Pendant longtemps, j’ai cru que le problème venait de moi : de ma tête, de mon nom, de mes origines. En réalité, ce que je portais sur mes épaules, ce n’était pas mon identité, mais le regard des autres, un regard souvent fait de clichés, d’ignorance ou de fantasmes.

🇫🇷 En France : l’Asiatique « générique »

Dans les années 2000, la diversité asiatique était un concept inexistant pour beaucoup. Pour la majorité des gens, asiatique = chinois. Point final. Que tu sois japonaise, coréenne ou vietnamienne ne faisait aucune différence. À l’école, on m’appelait « la Chinoise », parfois pour plaisanter, parfois pour blesser. Les grimaces, les petits yeux tirés, les moqueries sonores…
J’étais mise dans un même sac, celui des stéréotypes importés des dessins animés, des films et des idées reçues.

Mais ce qui m’a frappée, avec le recul, ce n’était pas seulement les remarques d’enfants. C’était aussi celles des adultes. Des commerçants, des inconnus, des parents d’élèves surtout, lorsque j’allais chez mes ami.s. Certaines phrases me brûlent encore :
« Vous les Asiatiques, vous êtes propres et polis. »
« Elle doit être bonne élève, non ? »
Comme si j’étais l’incarnation vivante d’un catalogue de clichés.

🇯🇵 Au Japon : être japonaise… mais pas assez

De l’autre côté, au Japon, la perception n’était pas plus simple. Là-bas, la question n’était pas quelle Asiatique j’étais, mais si je pouvais être considérée comme japonaise tout court. Je n’ai pas vécu au Japon assez longtemps pour avoir des expériences marquantes à ce sujet. Je suis d’ailleurs reconnaissante car j’ai toujours eu des bonnes expériences et pas vraiment de remarques à propos de mon côté français (ou alors je ne me souviens pas ?).
Cependant, il est vrai que tu peux parler japonais, connaître les codes, avoir de la famille japonaise… mais si ton visage ne correspond pas, on te rappelle vite que tu n’es pas « vraiment » japonaise.

On te complimente avec distance :
« Tu es jolie, pour une hafu. »
On t’encourage avec condescendance :
« Tu parles bien japonais, malgré… »
Et parfois, on t’efface complètement de la catégorie « Japonais ».
Là où la France uniformise les Asiatiques, le Japon segmente, hiérarchise, vérifie l’authenticité.

Les remarques et attentes absurdes

Au milieu de tout ça, il y avait aussi les attentes. À l’école :
« Toi, tu dois être forte en maths. »
« Elle est très discrète, sûrement parce qu’elle est japonaise »
Comme si mon ADN contenait soudain des compétences obligatoires.

Exotisée, mise sous verre, observée

Puis il y a eu l’université. Ma licence de japonais (en LEA). Un endroit où j’espérais enfin être entourée de gens qui comprendraient ou respecteraient mon identité. Et pourtant…
C’est sûrement l’endroit où j’ai été le plus « exotisée », ou comme on dit maintenant, où j’ai vécu de la « fétichisation ».

Maintenant que l’Asie et surtout les pays d’Asie de l’Est sont « à la mode », beaucoup d’étudiants idéalisaient le Japon d’une manière presque irréelle. Et, dans cette logique, moi aussi j’étais idéalisée. On voulait être ami avec moi « parce que j’étais japonaise ». On voulait « sortir avec une Japonaise » pour réaliser une sorte de fantasme culturel. Certains m’abordaient avec un regard avide, pas pour savoir qui j’étais, mais pour savoir d’où je venais.
Heureusement, ça n’a pas duré longtemps (ce sont en général ces étudiants qui abandonnent vite les études de japonais en voyant que ça ne correspond pas à leur fantasme), et j’ai rencontré mes meilleurs amis encore actuels, qui m’aiment pour qui je suis 😇
Je garde un très bon souvenir de ces études, même si les cours n’étaient pas terribles, j’ai vécu les meilleures années de ma vie !

Être perçue comme « l’autre », c’est ça : ne jamais être neutre. Être soit trop, soit pas assez. Être visible où tu voudrais être tranquille, et invisible là où tu voudrais exister.

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